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http://www.liberation.com/quotidien/semaine/20010703marh.html

Défunts et vivants délogés de la Cité des morts du Caire Bannis de Necropolis

Claude Guibal, Libération, mardi 3 juillet 2001

Divisée en plusieurs cimetières, la Cité des morts s’étend aujourd’hui sur plus de mille hectares, à l’est du Caire, et contient plusieurs centaines de milliers de tombes dont 45 monuments classés. De style mamelouk, fatimide ou néomauresque, l’architecture des mausolées est unique dans le monde arabe. Si les vivants ont toujours vécu dans la Cité des morts, le mouvement a pris de l’ampleur dans la deuxième moitié du XXe siècle. La guerre israélo-arabe de 1967, puis le tremblement de terre de 1992 et la crise économique sont à l’origine d’installation massive de sans-abri dans les tombes. Dès 1960 pourtant, un décret interdit à quiconque de passer la nuit dans le cimetière. Une loi qui n’a jamais été appliquée, les squatters étant « tolérés » dans la nécropole.
Le cercueil apparaît au bout de l’allée. Derrière, la famille éplorée, les amis graves, silencieux. Karima bondit sur ses pieds. « Merde, j’allais oublier l’eau ! » Un broc à la main, les pieds nus, elle détale vers le cortège et jette, au passage du défunt, l’eau purificatrice. « Qu’Allah tout puissant le protège », marmonne-t-elle en tendant la main. Quelques billets froissés tombent. Karima revient en se dandinant, et croque à belles dents la galette de pain qui lui sert de petit-déjeuner.

Karima est née ici, en plein cœur de la Cité des morts, la gigantesque nécropole du Caire, il y a une quarantaine d’années. « Mes parents vivaient déjà là, bien avant ma naissance. Ils sont venus du Saïd [Moyenne Égypte], des petits paysans sans terre, bien trop pauvres pour avoir un appartement. J’ai grandi ici, je m’y suis mariée avec le fils du fossoyeur. Je gagne ma vie en participant au rituel des enterrements. » Au milieu des tombes, le couple a construit un abri, un cube de briques, aux murs à peine troués d’une porte basse, 10 mètres carrés oò vivent aussi leurs six enfants. Une glycine grimpe le long du mur.

Doaa et Amina, les benjamines de la famille, sont de corvée de vaisselle. Les assiettes trempent dans un baquet d’eau sombre. Les casseroles sèchent déjà, posées sur les tombeaux de pierre. « Vous savez, les morts, on est tellement habitués, ça ne nous fait rien. Et puis, c’est pas des voisins trop bruyants, hein ! », tonitrue Karima, en se tapant les cuisses.

Cabanons et mausolées. Comme elle, victimes de la misère et de la crise du logement, ils sont des centaines de milliers à vivre ainsi dans les caveaux de la Cité des morts. Presque 300 000 selon les études réalisées par les urbanistes occidentaux, plus d’un million selon l’Institut égyptien de planification urbaine. Les plus pauvres se sont réfugiés dans les cabanons attenants aux tombes, les autres ont investi les mausolées. La plupart sont là avec l’accord des propriétaires des tombes, à qui ils rendent service en entretenant les sépultures.

« De toute façon, on n’a pas le choix, on n’a pas d’autre endroit oò aller », soupire Karima. Un bruit de pelleteuse l’interrompt. Depuis quelques mois, le gouverneur du Caire a entamé un programme de réhabilitation de la capitale égyptienne. Le plan, établi sur vingt ans, prévoit le transfert d’une partie des cimetières à l’extérieur de la ville. « 110 000 tombes gâchent le charme de la capitale », estime un porte-parole du gouvernorat du Caire, cité par la presse égyptienne. L’espace gagné sur les morts doit servir à l’aménagement d’axes routiers, de parcs et jardins. L’architecte Galila el-Kadi (1), chercheur à l’IRD (Institut de recherche pour le développement) et spécialiste de la Cité des morts, émet quelques réserves. « La nécropole du Caire est un exemple unique dans le monde arabe et musulman. Il n’existe nulle part ailleurs de cimetières aussi construits, avec de grands mausolées, des complexes funéraires avec plusieurs bâtiments qui peuvent s’étendre sur plusieurs hectares. Les déplacer tous serait impossible et regrettable, car c’est une part essentielle de l’histoire de la ville. Le cinquième des monuments répertoriés au Caire se trouve quand même dans la Cité des morts. C’est la vallée des Rois de l’Égypte contemporaine. »

Le tour d’Hassan. L’un des chantiers concerne la muraille de Saladin, à 20 mètres des tombeaux oò vivent Karima et plus d’un millier d’autres squatters de tombe. Déjà, pour élargir la route, 35 mètres ont été gagnés sur le cimetière, et près de 1 800 tombes démolies et déplacées. Les habitants sont allés s’installer un peu plus loin. Mais, bientôt, Hassan le sait, ce sera son tour. « Hier matin, les ouvriers sont venus, ils ont mesuré 10 mètres et ils nous ont dit qu’on allait devoir partir. Heureusement que les propriétaires des tombes n’ont pas encore fait transférer leurs morts, sans quoi cette nuit, j’aurais dormi dans la rue. » Adolescent, dans les années cinquante, Hassan vivait dans un appartement, avec sa famille. Le propriétaire de l’immeuble les avait fait évacuer, car le bâtiment menaçait de s’écrouler. Hassan et ses parents ont rassemblé leurs affaires et sont partis à Bab el-Nasr, l’un des cimetières de la ville, rejoindre la cohorte des oubliés de la Cité des morts. Il y vit toujours. Avec sa femme, il assure le gardiennage d’un mausolée médiéval à un souffle de l’effondrement. Une télé noir et blanc est posée dans un coin, un fil électrique est raccordé au lampadaire de la rue voisine. Quand la famille des propriétaires enterre un proche, Hassan s’installe chez ses voisins pour la journée. « Mais pour partir pour de bon, oò aller ? » Lors des législatives d’octobre dernier, le député sortant avait promis de l’aide en cas de réélection : les squatters de la Cité des morts votent. Mais, passé le scrutin, envolées les belles promesses du député. « On nous a proposé des appartements, mais ils sont situés en plein désert, à des kilomètres du Caire. De quoi va-t-on vivre là-bas ? En plus, ça me coôterait 1 000 livres (290 euros) et si j’avais autant d’argent, je n’habiterais plus depuis longtemps avec les macchabées. » Cohabitation de toujours. Dès l’arrivée des fatimides, au Xe siècle, gardiens de tombes, pèlerins, étudiants en religion étaient logés dans des bâtiments à l’intérieur même des complexes funéraires. Les lieux étaient immenses. Alors que l’islam interdit toute structure maçonnée au-dessus ou au-dessous des stèles, les premiers Cairotes construisirent leurs tombeaux à la démesure de leurs glorieux prédécesseurs pharaons. Les familles prirent l’habitude de passer régulièrement la nuit auprès de leurs parents défunts, et visitaient à l’occasion les nombreux mausolées des grands saints de l’islam. À travers les siècles, Le Caire a fini par déverser chez les morts son trop-plein de vivants.

« De toute façon, ici, on traite les dépouilles mieux que nous », se plaint Mahmoud. Le jour, Mahmoud est l’une des innombrables silhouettes grises qui hantent les bureaux des administrations égyptiennes. Fonctionnaire, il touche à peine une centaine de livres par mois. Depuis des années, il attend l’attribution d’un logement social. En vain. Alors Mahmoud a trouvé refuge dans la nécropole, un caveau qu’il loue pour 15 livres (4,35 euros) par mois, au chef des gardiens du cimetière, qui redistribue ainsi les tombes dont il a la garde. Le soir, il travaille chez le garagiste qui a ouvert son atelier entre deux splendides mausolées aux portails ouvragés, dans l’autre partie de la nécropole. À quelques mètres de là, le bureau de poste avoisine une épicerie à l’enseigne tendue entre deux stèles. Plus loin, c’est la police qui a pris ses quartiers dans l’enceinte d’un complexe funéraire. Dans les années soixante, les autorités elles-mêmes ont réquisitionné des mausolées pour y installer crèches, ateliers et autres équipements sociaux. Certains corps de bâtiment ont été agrandis, modernisés, donnant à l’ensemble de la nécropole l’atmosphère étrange d’une ville au cœur de la ville.

Une ville aujourd’hui menacée. Les autorités du Caire ont prévenu par courrier les propriétaires des tombes concernées par le prochain transfert. Sont pris en charge l’exhumation, le transport « dans le respect des commandements de l’islam, défunts et défuntes seront acheminés séparément, et les os des disparus ne seront pas mélangés entre eux ». Les familles, elles, auront à payer quelque 170 livres (49 euros) leur nouvelle concession. Le nouveau cimetière est tout trouvé, en bordure de la ville nouvelle « 15 mai », à une vingtaine de kilomètres du Caire. Autant dire, pour beaucoup, à l’autre bout du monde. « Comment vais-je faire pour honorer la mémoire de mes morts si on déplace au loin leur sépulture ! Il n’y a pas de bus pour aller là-bas », se lamente une femme assise près d’une tombe. « Je viens chaque semaine, et tous les jours fériés, pour parler avec eux. » Selon la croyance populaire, l’âme des défunts redescend chaque jeudi, veille de la grande prière, à l’endroit oò le corps est enterré. Ces jours-là, des centaines de milliers de Cairotes affluent au cimetière. Pour Karima et les autres femmes de la Cité des morts, la journée est rentable : compositions florales et verres de thé s’arrachent contre quelques billets. Mais déjà, les habitants de la nécropole de Bab el-Nasr l’ont remarqué, les gens sont moins nombreux à venir. Les enterrements aussi se font plus rares. « Les familles vont directement mettre leurs morts dans le nouveau cimetière. » En désespoir de cause, ils se sont adressés au mufti, mais celui-ci leur a rétorqué que l’islam n’interdisait en rien le déplacement des cadavres. En 1997, une première tentative de déménagement des cimetières avait échoué. Cette fois-ci, le projet semble réellement sur les rails. Dans une autre partie du cimetière, à Mansheyet Nasr, encore épargnée par les bulldozers, les autorités ont commencé à construire un mur de 2 kilomètres pour isoler le cimetière de la grande rue passante. Officiellement, la mesure est destinée à juguler la criminalité intense qui sévit dans la Cité des morts. Pour les habitants et les commerçants du cimetière, les autorités cherchent au contraire à asphyxier le quartier pour les obliger à partir. « Lors de la construction du mur, les ouvriers n’ont même pas pris soin de déplacer soigneusement les squelettes qu’ils ont mis au jour. Certains os ont été coulés dans le béton du mur. Il n’y a aucun respect pour les défunts. Et tout ça pour planter des espaces verts ! », gronde l’un d’entre eux. Au pays des momies et de la vallée des Rois, la mort n’a plus droit de cité.

(1) Auteur, avec Alain Bonnamy, de la Cité des morts, à paraître cet été aux éditions Mardaga.
 
http://www.liberation.com/quotidien/semaine/20010703marh.html

defunts et vivants deloges de la cite des morts du caire bannis de necropolis

claude guibal, liberation, mardi 3 juillet 2001

divisee en plusieurs cimetieres, la cite des morts s'etend aujourd'hui sur plus de mille hectares, a l'est du caire, et contient plusieurs centaines de milliers de tombes dont 45 monuments classes. de style mamelouk, fatimide ou neomauresque, l'architecture des mausolees est unique dans le monde arabe. si les vivants ont toujours vecu dans la cite des morts, le mouvement a pris de l'ampleur dans la deuxieme moitie du xxe siecle. la guerre israelo-arabe de 1967, puis le tremblement de terre de 1992 et la crise economique sont a l'origine d'installation massive de sans-abri dans les tombes. des 1960 pourtant, un decret interdit a quiconque de passer la nuit dans le cimetiere. une loi qui n'a jamais ete appliquee, les squatters etant "toleres" dans la necropole.
le cercueil apparait au bout de l'allee. derriere, la famille eploree, les amis graves, silencieux. karima bondit sur ses pieds. "merde, j'allais oublier l'eau!" un broc a la main, les pieds nus, elle detale vers le cortege et jette, au passage du defunt, l'eau purificatrice. "qu'allah tout puissant le protege", marmonne-t-elle en tendant la main. quelques billets froisses tombent. karima revient en se dandinant, et croque a belles dents la galette de pain qui lui sert de petit-dejeuner.

karima est nee ici, en plein coeur de la cite des morts, la gigantesque necropole du caire, il y a une quarantaine d'annees. "mes parents vivaient deja la, bien avant ma naissance. ils sont venus du said [moyenne egypte], des petits paysans sans terre, bien trop pauvres pour avoir un appartement. j'ai grandi ici, je m'y suis mariee avec le fils du fossoyeur. je gagne ma vie en participant au rituel des enterrements." au milieu des tombes, le couple a construit un abri, un cube de briques, aux murs a peine troues d'une porte basse, 10 metres carres ou vivent aussi leurs six enfants. une glycine grimpe le long du mur.

doaa et amina, les benjamines de la famille, sont de corvee de vaisselle. les assiettes trempent dans un baquet d'eau sombre. les casseroles sechent deja, posees sur les tombeaux de pierre. "vous savez, les morts, on est tellement habitues, ca ne nous fait rien. et puis, c'est pas des voisins trop bruyants, hein!", tonitrue karima, en se tapant les cuisses.

cabanons et mausolees. comme elle, victimes de la misere et de la crise du logement, ils sont des centaines de milliers a vivre ainsi dans les caveaux de la cite des morts. presque 300 000 selon les etudes realisees par les urbanistes occidentaux, plus d'un million selon l'institut egyptien de planification urbaine. les plus pauvres se sont refugies dans les cabanons attenants aux tombes, les autres ont investi les mausolees. la plupart sont la avec l'accord des proprietaires des tombes, a qui ils rendent service en entretenant les sepultures.

"de toute facon, on n'a pas le choix, on n'a pas d'autre endroit ou aller", soupire karima. un bruit de pelleteuse l'interrompt. depuis quelques mois, le gouverneur du caire a entame un programme de rehabilitation de la capitale egyptienne. le plan, etabli sur vingt ans, prevoit le transfert d'une partie des cimetieres a l'exterieur de la ville. "110 000 tombes gachent le charme de la capitale", estime un porte-parole du gouvernorat du caire, cite par la presse egyptienne. l'espace gagne sur les morts doit servir a l'amenagement d'axes routiers, de parcs et jardins. l'architecte galila el-kadi (1), chercheur a l'ird (institut de recherche pour le developpement) et specialiste de la cite des morts, emet quelques reserves. "la necropole du caire est un exemple unique dans le monde arabe et musulman. il n'existe nulle part ailleurs de cimetieres aussi construits, avec de grands mausolees, des complexes funeraires avec plusieurs batiments qui peuvent s'etendre sur plusieurs hectares. les deplacer tous serait impossible et regrettable, car c'est une part essentielle de l'histoire de la ville. le cinquieme des monuments repertories au caire se trouve quand meme dans la cite des morts. c'est la vallee des rois de l'egypte contemporaine."

le tour d'hassan. l'un des chantiers concerne la muraille de saladin, a 20 metres des tombeaux ou vivent karima et plus d'un millier d'autres squatters de tombe. deja, pour elargir la route, 35 metres ont ete gagnes sur le cimetiere, et pres de 1 800 tombes demolies et deplacees. les habitants sont alles s'installer un peu plus loin. mais, bientot, hassan le sait, ce sera son tour. "hier matin, les ouvriers sont venus, ils ont mesure 10 metres et ils nous ont dit qu'on allait devoir partir. heureusement que les proprietaires des tombes n'ont pas encore fait transferer leurs morts, sans quoi cette nuit, j'aurais dormi dans la rue." adolescent, dans les annees cinquante, hassan vivait dans un appartement, avec sa famille. le proprietaire de l'immeuble les avait fait evacuer, car le batiment menacait de s'ecrouler. hassan et ses parents ont rassemble leurs affaires et sont partis a bab el-nasr, l'un des cimetieres de la ville, rejoindre la cohorte des oublies de la cite des morts. il y vit toujours. avec sa femme, il assure le gardiennage d'un mausolee medieval a un souffle de l'effondrement. une tele noir et blanc est posee dans un coin, un fil electrique est raccorde au lampadaire de la rue voisine. quand la famille des proprietaires enterre un proche, hassan s'installe chez ses voisins pour la journee. "mais pour partir pour de bon, ou aller?" lors des legislatives d'octobre dernier, le depute sortant avait promis de l'aide en cas de reelection: les squatters de la cite des morts votent. mais, passe le scrutin, envolees les belles promesses du depute. "on nous a propose des appartements, mais ils sont situes en plein desert, a des kilometres du caire. de quoi va-t-on vivre la-bas? en plus, ca me couterait 1 000 livres (290 euros) et si j'avais autant d'argent, je n'habiterais plus depuis longtemps avec les macchabees." cohabitation de toujours. des l'arrivee des fatimides, au xe siecle, gardiens de tombes, pelerins, etudiants en religion etaient loges dans des batiments a l'interieur meme des complexes funeraires. les lieux etaient immenses. alors que l'islam interdit toute structure maconnee au-dessus ou au-dessous des steles, les premiers cairotes construisirent leurs tombeaux a la demesure de leurs glorieux predecesseurs pharaons. les familles prirent l'habitude de passer regulierement la nuit aupres de leurs parents defunts, et visitaient a l'occasion les nombreux mausolees des grands saints de l'islam. a travers les siecles, le caire a fini par deverser chez les morts son trop-plein de vivants.

"de toute facon, ici, on traite les depouilles mieux que nous", se plaint mahmoud. le jour, mahmoud est l'une des innombrables silhouettes grises qui hantent les bureaux des administrations egyptiennes. fonctionnaire, il touche a peine une centaine de livres par mois. depuis des annees, il attend l'attribution d'un logement social. en vain. alors mahmoud a trouve refuge dans la necropole, un caveau qu'il loue pour 15 livres (4,35 euros) par mois, au chef des gardiens du cimetiere, qui redistribue ainsi les tombes dont il a la garde. le soir, il travaille chez le garagiste qui a ouvert son atelier entre deux splendides mausolees aux portails ouvrages, dans l'autre partie de la necropole. a quelques metres de la, le bureau de poste avoisine une epicerie a l'enseigne tendue entre deux steles. plus loin, c'est la police qui a pris ses quartiers dans l'enceinte d'un complexe funeraire. dans les annees soixante, les autorites elles-memes ont requisitionne des mausolees pour y installer creches, ateliers et autres equipements sociaux. certains corps de batiment ont ete agrandis, modernises, donnant a l'ensemble de la necropole l'atmosphere etrange d'une ville au coeur de la ville.

une ville aujourd'hui menacee. les autorites du caire ont prevenu par courrier les proprietaires des tombes concernees par le prochain transfert. sont pris en charge l'exhumation, le transport "dans le respect des commandements de l'islam, defunts et defuntes seront achemines separement, et les os des disparus ne seront pas melanges entre eux". les familles, elles, auront a payer quelque 170 livres (49 euros) leur nouvelle concession. le nouveau cimetiere est tout trouve, en bordure de la ville nouvelle "15 mai", a une vingtaine de kilometres du caire. autant dire, pour beaucoup, a l'autre bout du monde. "comment vais-je faire pour honorer la memoire de mes morts si on deplace au loin leur sepulture! il n'y a pas de bus pour aller la-bas", se lamente une femme assise pres d'une tombe. "je viens chaque semaine, et tous les jours feries, pour parler avec eux." selon la croyance populaire, l'ame des defunts redescend chaque jeudi, veille de la grande priere, a l'endroit ou le corps est enterre. ces jours-la, des centaines de milliers de cairotes affluent au cimetiere. pour karima et les autres femmes de la cite des morts, la journee est rentable: compositions florales et verres de the s'arrachent contre quelques billets. mais deja, les habitants de la necropole de bab el-nasr l'ont remarque, les gens sont moins nombreux a venir. les enterrements aussi se font plus rares. "les familles vont directement mettre leurs morts dans le nouveau cimetiere." en desespoir de cause, ils se sont adresses au mufti, mais celui-ci leur a retorque que l'islam n'interdisait en rien le deplacement des cadavres. en 1997, une premiere tentative de demenagement des cimetieres avait echoue. cette fois-ci, le projet semble reellement sur les rails. dans une autre partie du cimetiere, a mansheyet nasr, encore epargnee par les bulldozers, les autorites ont commence a construire un mur de 2 kilometres pour isoler le cimetiere de la grande rue passante. officiellement, la mesure est destinee a juguler la criminalite intense qui sevit dans la cite des morts. pour les habitants et les commercants du cimetiere, les autorites cherchent au contraire a asphyxier le quartier pour les obliger a partir. "lors de la construction du mur, les ouvriers n'ont meme pas pris soin de deplacer soigneusement les squelettes qu'ils ont mis au jour. certains os ont ete coules dans le beton du mur. il n'y a aucun respect pour les defunts. et tout ca pour planter des espaces verts!", gronde l'un d'entre eux. au pays des momies et de la vallee des rois, la mort n'a plus droit de cite.

(1) auteur, avec alain bonnamy, de la cite des morts, a paraitre cet ete aux editions mardaga.