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  EGYPTOLOGIE. Le doyen des archéologues s’est éteint, loin de Saqqarah. Lauer dans les bras d’Osiris

Par CHRISTOPHE AYAD

Le jeudi 17 mai 2001

«Le problème avec ma longévité, c’est que les gens avec qui j’ai travaillé ont disparu, même ceux que j’ai formés.» Jean-Philippe Lauer

Jean-Philippe Lauer a rejoint Imhotep. Le plus âgé et le plus célèbre des égyptologues français est mort mardi à Paris, à l’âge de 99 ans, a-t-on appris hier. Il avait consacré toute sa vie au site de Saqqarah, le plus ancien monument de pierre taillée au monde. Lorsque jeune architecte, il est arrivé sur ce site en 1926, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest du Caire, Saqqarah n’était qu’un plateau battu par les vents, couvert de pierres et dominé par une étrange pyramide à degrés: la tombe du roi Djoser. Il a passé le reste de sa vie à déchiffrer ce puzzle, à remonter chaque colonne, à explorer le moindre caveau. Soixante-dix ans pour reconstituer l’œuvre construite par Imhotep, le premier architecte connu de l’histoire, il y a 4.800 ans.

Hanté par Saqqarah. Tel un fantôme, Jean-Philippe Lauer continuait de venir l’hiver à Saqqarah, vingt-cinq ans après sa retraite du Service égyptien des antiquités dont il était le dernier employé étranger. Dans la petite maison de fouille aux murs blanchis à la chaux, il était chez lui, sans eau courante, ni électricité, ni frigo, ni chauffage. Il n’y a jamais eu le téléphone. Lauer, même nonagénaire, continuait d’arpenter «son» site, bricolant une colonne par-ci, fignolant un détail par là, en pestant contre «les hordes de touristes ignares en bermudas» et les ouvriers qui «ne sont plus ce qu’ils étaient». Cette vie d’ascète l’a conservé dans une forme étonnante et, jusqu’à l’année dernière, il donnait des conférences ou improvisait des visites guidées qui laissaient son public épuisé. Lauer a vu disparaître la plupart de ses proches et de ses élèves et finissait par plaisanter: «Le problème avec ma longévité, c’est que la plupart des gens avec qui j’ai travaillé ont disparu, même ceux que j’ai formés.»

Avec son chapeau de toile, sa cravate nouée sous la canicule et ses pantalons à pinces, Lauer semblait sorti d’un autre âge. Le XXe siècle avait deux ans lorsqu’il est né, la même année que Théodore Monod, autre grand passionné du désert. Pour Jean-Philippe Lauer, fils de la bonne bourgeoisie catholique du XVIe, Saqqarah a une quête «religieuse».

Mystère. Il lui a tout sacrifié: sa famille, le confort d’une carrière parisienne. «J’étais trop croyant, confia-t-il un jour, pour croire que seul le hasard avait guidé mes pas.» Etrange bonhomme pour qui «l’un des plus intenses moments d’exaltation» de sa vie a été de reconstituer une colonne avec des fragments épars. Deux fois, en 1939-1945 et en 1956-1959, il s’exila loin de Saqqarah: il utilisa la première pause à monter une maquette du site. En 1959, il traversa la Libye pour être l’un des premiers Français à retourner en Egypte après la guerre de Suez.

Désormais, Lauer aura tout loisir de résoudre les dernières énigmes qui le taraudaient, lui qui confiait un jour: «Imhotep, il me touche surtout en tant qu’architecte. Son génie, c’est d’avoir le premier utilisé la pierre taillée sur une telle échelle. Avant, on construisait en brique. Il l’a fait du premier coup, sans erreur. Mais il reste quelques questions que j’aimerais lui poser, des détails que je n’ai toujours pas élucidés.».

http://www.liberation.fr/sciences/actu/20010517jeuw.html
 
     
  egyptologie. le doyen des archeologues s'est eteint, loin de saqqarah. lauer dans les bras d'osiris

par christophe ayad

le jeudi 17 mai 2001

"le probleme avec ma longevite, c'est que les gens avec qui j'ai travaille ont disparu, meme ceux que j'ai formes." jean-philippe lauer

jean-philippe lauer a rejoint imhotep. le plus age et le plus celebre des egyptologues francais est mort mardi a paris, a l'age de 99 ans, a-t-on appris hier. il avait consacre toute sa vie au site de saqqarah, le plus ancien monument de pierre taillee au monde. lorsque jeune architecte, il est arrive sur ce site en 1926, a une trentaine de kilometres au sud-ouest du caire, saqqarah n'etait qu'un plateau battu par les vents, couvert de pierres et domine par une etrange pyramide a degres: la tombe du roi djoser. il a passe le reste de sa vie a dechiffrer ce puzzle, a remonter chaque colonne, a explorer le moindre caveau. soixante-dix ans pour reconstituer l'oeuvre construite par imhotep, le premier architecte connu de l'histoire, il y a 4.800 ans.

hante par saqqarah. tel un fantome, jean-philippe lauer continuait de venir l'hiver a saqqarah, vingt-cinq ans apres sa retraite du service egyptien des antiquites dont il etait le dernier employe etranger. dans la petite maison de fouille aux murs blanchis a la chaux, il etait chez lui, sans eau courante, ni electricite, ni frigo, ni chauffage. il n'y a jamais eu le telephone. lauer, meme nonagenaire, continuait d'arpenter "son" site, bricolant une colonne par-ci, fignolant un detail par la, en pestant contre "les hordes de touristes ignares en bermudas" et les ouvriers qui "ne sont plus ce qu'ils etaient". cette vie d'ascete l'a conserve dans une forme etonnante et, jusqu'a l'annee derniere, il donnait des conferences ou improvisait des visites guidees qui laissaient son public epuise. lauer a vu disparaitre la plupart de ses proches et de ses eleves et finissait par plaisanter: "le probleme avec ma longevite, c'est que la plupart des gens avec qui j'ai travaille ont disparu, meme ceux que j'ai formes."

avec son chapeau de toile, sa cravate nouee sous la canicule et ses pantalons a pinces, lauer semblait sorti d'un autre age. le xxe siecle avait deux ans lorsqu'il est ne, la meme annee que theodore monod, autre grand passionne du desert. pour jean-philippe lauer, fils de la bonne bourgeoisie catholique du xvie, saqqarah a une quete "religieuse".

mystere. il lui a tout sacrifie: sa famille, le confort d'une carriere parisienne. "j'etais trop croyant, confia-t-il un jour, pour croire que seul le hasard avait guide mes pas." etrange bonhomme pour qui "l'un des plus intenses moments d'exaltation" de sa vie a ete de reconstituer une colonne avec des fragments epars. deux fois, en 1939-1945 et en 1956-1959, il s'exila loin de saqqarah: il utilisa la premiere pause a monter une maquette du site. en 1959, il traversa la libye pour etre l'un des premiers francais a retourner en egypte apres la guerre de suez.

desormais, lauer aura tout loisir de resoudre les dernieres enigmes qui le taraudaient, lui qui confiait un jour: "imhotep, il me touche surtout en tant qu'architecte. son genie, c'est d'avoir le premier utilise la pierre taillee sur une telle echelle. avant, on construisait en brique. il l'a fait du premier coup, sans erreur. mais il reste quelques questions que j'aimerais lui poser, des details que je n'ai toujours pas elucides.".

http://www.liberation.fr/sciences/actu/20010517jeuw.html